Election Raoul Savoy : « L’Algérie était trop tendue »

Election Raoul Savoy : « L’Algérie était trop tendue »

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Le sélectionneur de la Centrafrique, Raoul Savoy, a accepté de faire pour Football365 Afrique le bilan du premier tour de la CAN 2021. Interview exclusive.

Raoul, vous avez suivi attentivement le premier tour de la CAN. Au moment d’en tirer les leçons, comment ne pas commencer par l’élimination de l’Algérie, championne d’Afrique sortante ?


Certes, elle était favorite, car elle était la tenante du titre et restait sur une série impressionnante d’invincibilité. Mais j’avais dit avant la CAN que c’était une CAN de tous les dangers pour cette équipe. Sur tous les continents, les tenants ont eu du mal à conserver leur titre, voire à passer le premier tour, les exemples sont nombreux. On peut ajouter dans l’analyse cette Coupe Arabe juste avant la CAN, qui a aussi pompé pas mal d’énergie à des joueurs comme Belaïli, qui sont des éléments essentiels. Il y avait donc pas mal de feux oranges. L’équipe démarre mal avec ce nul contre la Sierra Leone, et il arrive ce qui arrive.

En 2019, l’Algérie n’était pas favorite. Le fait d’aborder un tournoi avec ce statut de favori est-il plus difficile ?


Oui. J’ai beaucoup travaillé en Algérie et ce sont des équipes qui ne supportent pas toujours bien la pression. J’ai trouvé Djamel Belmadi très nerveux sur le banc de touche. Je sentais aussi les joueurs mal à l’aise, je les voyais parfois se regarder de travers, lever les bras, se plaindre. C’était une équipe trop tendue.

Djamel Belmadi n’a pas trouvé de solutions face aux blocs compacts que son équipe a affrontés. Pourquoi ?


Je l’ai trouvé un peu nerveux et impatient. Or si le comportement du coach n’est pas le bon, cela se transmet aux joueurs, aux rentrants. Quand ils t’ont vu pendant une heure, pas serein et agité, cela peut déteindre sur leur façon de jouer. Et puis, l’Algérie n’a pas eu ce petit coup de chance, ce ballon dévié, ce poteau rentrant, qui fait parfois basculer les choses du bon côté même dans un jour sans. C’est arrivé au Sénégal contre le Zimbabwe, pas à l’Algérie.

Election « Je suis déçu par le niveau du Sénégal »

Que penser du Sénégal, comprenez la frustration de beaucoup des supporters des Lions ?


Oui. Moi aussi je suis déçu par le niveau du Sénégal, qui la meilleure équipe africaine au classement FIFA, et le finaliste de la dernière édition, avec pléthore de joueurs de qualité évoluant dans des grands championnats. J’étais au Sénégal en fin d’année dernière, et j’y ai entendu beaucoup de commentaires de gens déçus par la pauvreté du jeu et du comportement de l’équipe. Bon, ils sont qualifiés, ils peuvent encore présenter un meilleur visage. On se rappelle de l’Italie, qui savait faire ce genre de parcours, ou du Portugal, devenu champion d’Europe après trois nuls au premier tour.

La Gambie et Comores ont réussi à se qualifier pour le deuxième tour dès leur première participation. Au-delà du fait que cela peut vous donner de l’espoir pour la Centrafrique, comment analysez-vous ces réussites ?


La Gambie, je la connais bien pour l’avoir coachée. J’avais donné leur première sélection à la plupart de ses joueurs. C’est une équipe qui avait failli se faire sortir par Djibouti au tour préliminaire. Cette frayeur a servi d’électrochoc et a fait basculer les choses du bon côté. La Fédération a mis des moyens à disposition, et organisé des stages au Portugal, en Turquie et au Moyen-Orient. Beaucoup de joueurs se sont révélé en Europe, surtout en Italie. Tom (Saintfiet, le sélectionneur, ndlr) a su garder un noyau resserré et eu la bonne idée ne pas sortir certains cadres comme le capitaine Pa Modou, qui joue aujourd’hui en cinquième division suisse. On a vu Madagascar à la CAN 2019, l’Islande à l’Euro 2016, on voit cette année la Gambie…


Les Comores c’est un peu différent, c’est une équipe un peu plus vieillissante. Ses joueurs ne se prennent pas la tête, avec un public un peu fou derrière eux. Cette fierté d’être là les pousse, ils prennent cela comme un événement, et se disent qu’ils font les choses à fond parce qu’ils risquent de ne plus avoir l’occasion de les refaire. L’envie, l’état d’esprit et le surcroît d’énergie favorisent un resserrement du niveau.

Election « L’absence d’Aubameyang, un mal pour un bien »

Le Gabon et le Nigeria jouent sans leurs stars, Aubameyang et Osimhen. Ces absences ont-elles paradoxalement amélioré le jeu collectif de ces équipes ?


Ce sont deux cas très différents. Osimhen très apprécié et toujours exemplaire. Même sans lui, le Nigeria est resté soudé et possède pour compenser son absence beaucoup beaucoup de joueurs de qualité. Je les trouve sereins, calmes, solides. Je les avais trouvés très nerveux à Lagos en octobre dernier, quand nous les avions battus. A cette CAN, ça déroule. Le Gabon, c’est une autre histoire. Pierre-Emerick Aubameyang n’a pas toujours été très exemplaire; jusqu’à la sortie à Dubaï… Je pense que Patrice (Neveu) n’était pas forcément déçu que ça se passe comme ça. Le Gabon de début 2022 n’a plus rien à voir avec celui d’il y a six mois. L’absence de certains en libère d’autres. Comme si c’était un mal pour un bien.

Les coups de pied arrêtés sont rarement très bien tirés, et on a vu pas mal de penaltys ratés. Comment expliquer ce déchet ?


Cela a toujours été une énigme. Il n’y a peut-être pas assez de travail. D’expérience, je peux dire que quand on met des séances de coups de pied arrêtés c’est difficile de garder les joueurs concentrés. Pour aller loin, il faut un tireur qui sorte du lot, au mois sur un tournoi. Mahrez avait été celui-là en 2019… Pour les penaltys, quand tu es très tendu, la joie précède l’exécution du penalty. Cela met une pression supplémentaire car l’enjeu peut être très important, et bien souvent le gardien prend l’avantage. Les équipes qui loupent les pénaltys sont souvent celles qui sont en difficulté dans le jeu, qui souffrent mentalement.

Quel a été l’impact de la Coupe Arabe sur le parcours des équipes maghrébines ?


Il est très important. Le vainqueur est déjà éliminé et le finaliste souffre énormément. Les deux effectifs étaient pratiquement les mêmes. Un être humain a besoin de souffler. S’il enchaîne deux compétitions avec mises au vert, horaires fixes, contraintes fortes, cela finit par peser. Et quand il se retrouve face à une équipe qui n’a plus joué depuis novembre, cela peut se payer. L’Algérie et la Tunisie ont attaché beaucoup d’importance à la Coupe Arabe, ils voulaient absolument la gagner, plus que la CAN. Celle-ci se joue sur des terrains plus compliqués, contre des adversaires plus hostiles. Cela fait beaucoup de paramètres nouveaux à intégrer en peu de temps.

Election « Les barrages seront très difficiles à gérer »

Le fait de devoir jouer les barrages du Mondial un mois et demi après la CAN risque-t-il de mettre les équipes concernées en difficulté ?


Que le parcours de l’équipe soit bon ou mauvais, les barrages seront très difficiles à gérer par les staffs. Imaginez que le Nigeria gagne la CAN et que le barrage aller se passe mal. L’équipe se retrouve en mauvaise posture, cela peut raviver certains doutes. Paradoxalement, c’est la Côte d’Ivoire qui est la plus tranquille : étant donné qu’elle est déjà hors course pour le Mondial, elle peut être complètement concentrée sur la CAN. L’Algérie et la Tunisie auront enchaîné Coupe Arabe, CAN et barrages. Ce n’est pas simple à gérer, sans oublier qu’au milieu il y a une Ligue des Champions en Europe et des championnats qui entrent dans leur phase décisive. Si l’équipe n’est pas dirigée par quelqu’un de pondéré qui sait canaliser cette pression, elle peut vite être en difficulté.

Plus globalement, que retenez-vous sur le plan tactique ?


Je trouve que les équipes défendent un peu moins bas, avec des blocs plutôt médians. Peu d’entre elles ont parqué le bus devant les cages. Je relève aussi l’importance des gardiens de but, au niveau du jeu comme de l’attitude. Le gardien prend une importance primordiale au niveau africain. J’aimerais aussi souligner le travail des porteurs d’eau. Des joueurs anonymes qui font un travail énorme. Ils sont arrivés au Cameroun inconnus, mais ne le seront plus quand ils repartiront à la fin de la CAN. Dans les équipes qui ont échoué (ou n’ont pas convaincu), ces trois éléments n’y sont pas. On le voit avec l’Algérie, coupée en deux, ou le Sénégal, au bloc lézardé.

Enfin, pensez-vous que le Cameroun ait les moyens de gagner cette CAN ?


J’ai beaucoup d’amis au Cameroun , alors je ne vais pas forcément leur faire plaisir, mais je ne le pense pas. Les pays qui organisent n’ont plus gagné depuis longtemps. Le Cameroun a su gérer son premier match, qui n’est jamais simple à jouer. Mais cela ne va pas être facile d’aller au bout. Ils ne me semblent pas avoir le fond de jeu nécessaire pour cela. Je me souviens de leur victoire contre la Côte d’Ivoire (1-0), qui leur permet de jouer les barrages du Mondial. S’ils rejouent ce match aujourd’hui, je ne suis pas sûr qu’ils le gagnent.

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